Isabelle Carré, Les rêveurs

On devrait trouver des moyens pour empêcher qu’un parfum s’épuise, demander un engagement au vendeur – certifiez-moi d’abord qu’il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans une parfumerie ou un grand magasin, retrouvent l’odeur de leur mère, l’odeur d’une maison, d’une époque bénie de leur vie, d’un premier amour ou, plus précieux encore, quasi inaccessible, l’odeur de leur enfance.

Pourquoi n’ai-je jamais su quitter les lieux que j’aimais ? Pourquoi est-ce si difficile de les laisser, d’accepter qu’on ne pourra pas les revoir car ils ne nous appartiennent plus, la porte s’est claquée pour toujours, le temps ne fera que nous en éloigner, à moins d’être un bon rêveur, celui qui se souvient toujours de ses rêves, de rêves clairs et précis qu’ils permettent de s’y attarder encore, d’entrer à nouveau dans les pièces de l’enfance, sans autre clé que le désir constant d’y revenir.

Je ne cherche à rétablir aucune « vérité ». Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le reste dort dans des cahiers, ou bien je continuerai d’en rêver sans les écrire. Je continuerai aussi de sourire, en pensant à cette phrase de Lago dans Othello : « Je ne suis pas celle que je suis … ».

Je continuerai comme ça, comme nous le faisons tous, parce que le reste n’est pas dicible. La partie émergée donne seulement l’idée de l’énormité silencieuse qu’on ne verra jamais. Qu’on en souffre ou qu’on ait du plaisir à revenir en arrière, je suis sûre qu’avez le temps « tout ne s’en va pas ». Tout reste, les voix, les lieux, les images. Tout demeure, à portée de pensée. Et s’éclaircit.