Exil

Selim avait fini par mourir lui aussi, son nom venant s’ajouter à la longue liste des âmes fauchées par cette guerre sans fin. C’est tellement banal de mourir ici, tellement commun.

On envierait presque les morts.

Selim disparu, elle s’était retrouvée seule au cœur de cette cité éventrée, jonchée de cadavres et de rêves avortés.  Elle avait alors erré longtemps, tel un fantôme hagard parmi les ruines de ce que fut sa ville, de ce que fut sa vie, attendant que la mort la fauche et la délivre aussi, qu’elle l’arrache, enfin, à ce semblant d’existence.

Que restait-il ici, sinon cet air vicié, ces bâtisses effondrées sur une terre putride et ces regards éteints qui avaient vu le pire et le plus noir de l’Homme ? Combien de cris, combien de sanglots déchirés avaient transpercés ce ciel devenu gris, que même les oiseaux avaient fini par fuir ?

… « Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides » …

Dans un ultime sursaut d’instinct, comme on retrouve sa respiration après une trop longue apnée, elle avait pris la fuite.  Le souffle court, à la hâte et sans se retourner, elle s’était extirpée du chaos, laissant derrière elle son histoire, sa terre, son peuple.

Et le corps de Selim.

Elle empruntait à présent le chemin de l’exil.

Dans cet ailleurs impalpable et lointain, sur une terre étrangère et sans racines, il lui faudrait réapprendre à vivre et à croiser sans effroi le regard de l’Autre.

Puis laisser au temps le pouvoir de faire renaître la vie sur le brasier des morts.

Elle vivrait pour Selim, et pour tous ceux qui n’avaient pas eu le choix.

La route serait longue, escarpée, sinueuse, …. Mais elle n’avait plus peur.

Et quand (re)viendrait le jour, l’indicible au monde elle raconterait.